Des chouettes en Asie Mineure: quelques pistes de réflexion more

in Th. Faucher, M.-Chr. Marcellesi and O. Picard (ed.), Nomisma: La circulation monétaire dans le monde grec, BCH suppl. 53 (2011), 53-66.

Des chouettes en Asie Mineure : quelques pistes de réflexion Koray KONUK CNRS – Institut Ausonius RÉSUMÉ Il est communément admis que la monnaie athénienne bénéficiait au Ve s. d’une aire de circulation très étendue aussi bien à l’intérieur des territoires soumis à Athènes qu’à l’extérieur. Or les chouettes ne se retrouvent qu’en nombre très limité dans les trésors monétaires et les trouvailles isolées au sein de l’Archè micrasiatique, alors qu’elles furent davantage thésaurisées hors de ce territoire. Cet exposé tente de comprendre les mécanismes qui pourraient expliquer ce paradoxe et propose de réévaluer le rôle et la place de la monnaie athénienne dans les cités et les communautés d’Asie Mineure soumises à Athènes. It is common knowledge that Athenian currency enjoyed in the 5th century a very wide range of circulation both within the territories subjected to Athens and beyond. However, owls are found in only very limited number in hoards and single finds discovered within the Arche in Asia Minor, whereas they were hoarded in far greater number outside that area. This paper attempts to understand the mechanisms that might explain this paradox and proposes to reassess the role and place of Athenian currency in the cities and communities of Asia Minor subjected to Athens. είναι ευρέως αποδεκτό ότι το αθηναϊκό νόμισμα κατά τον 5ον αι. διέθετε μια πολύ ευρεία ζώνη κυκλοφορίας τόσο στο εσωτερικό, στις περιοχές που ήταν υπό τον αθηναϊκό έλεγχο, όσο και στο εξωτερικό. Ωστόσο, οι κουκουβάγιες εμφανίζονται σε περιορισμένο αριθμό στους νομισματικούς θησαυρούς και στα μεμονωμένα ευρήματα των περιοχών της Μικράς Ασίας που βρίσκονται εντός των ορίων της (αθηναϊκής) αρχής, ενώ αποθησαυρίζονται πολύ περισσότερο εκτός αυτών. Με αυτήν την παρουσίαση επιχειρούμε να κατανοήσουμε τους μηχανισμούς που θα μπορούσαν να εξηγήσουν αυτό το παράδοξο και προσπαθούμε να επανεκτιμήσουμε τον ρόλο και τη θέση του αθηναϊκού νομίσματος στις πόλεις και στις κοινότητες της Μικράς Ασίας που είχαν υπαχθεί στην Αθήνα. SUMMARY περιληψη BCH Suppl. 53 54 Koray KONUK La puissance et la richesse d’Athènes vers le milieu du Ve siècle 1 furent sans commune mesure, à tel point qu’aucune cité ne put défier son hégémonie au sein de l’alliance qui devint en réalité un instrument de contrôle, de ponction et de soumission à Athènes 2. La place qu’occupait la monnaie athénienne dans l’Archè au cours de ces décennies fastes a fait l’objet de nombreuses discussions 3, en particulier à la lumière du fameux décret sur la monnaie, les poids et les mesures dont la datation a fait couler beaucoup d’encre. Frappées en quantités massives, les chouettes bénéficiaient d’une aire de circulation très étendue et la plupart des Modernes se sont accordés à penser que la monnaie athénienne était devenue le numéraire principal des cités de l’alliance, certains avançant même que celles-ci bénéficiaient d’un cours légal 4. Athènes débuta ses frappes massives dans la décennie qui suivit l’expulsion de ses terres de l’envahisseur perse 5. Vers le milieu du siècle, ces frappes devinrent « quasi industrielles » et seules les émissions de sicles perses pourraient être comparées à elles en terme de quantité. À tel point qu’entreprendre une étude de coins des chouettes standardisées de la seconde moitié du Ve s. relèverait de l’exploit, même si des estimations ont pu être avancées 6. Le décret sur la monnaie, les poids et les mesures est un document qui devrait nous aider à mieux comprendre la place qu’occupait la monnaie athénienne au sein de l’alliance. Même si neuf fragments provenant de sept sites différents en sont connus 7, les lacunes de certains passages obscurcissent malheureusement la compréhension et la portée des mesures qui y sont mentionnées. Jusqu’à récemment, l’opinion commune datait ce décret des premières années de la décennie 440 8 et la partie du texte sur les monnaies était interprétée comme une interdiction absolue des frappes au sein des cités de l’alliance 9. La plupart des manuels de numismatique et des études spécialisées ont 1. Il m’est un plaisir de remercier Alain Bresson, Raymond Descat, John Kroll et Peter Van Alfen qui m’ont fait part de leurs précieuses remarques. Cet exposé a également bénéficié des discussions qui ont été engagées au cours du colloque d’Athènes. 2. Voir en dernier lieu le volume collectif de J. MA, N. PAPAZARKADAS, R. PARKER (éds), Interpreting the Athenian Empire (2009), ci-après Athenian Empire. 3. La bibliographie est très abondante, voir en particulier Th. FIGUEIRA, The Power of Money. Coinage and Politics in the Athenian Empire (1999), ci-après Power of Money ; Chr. FLAMENT, Le monnayage en argent d’Athènes de l’époque archaïque à l’époque hellénistique (2007), ci-après Monnayage en argent d’Athènes ; id., Une économie monétarisée : Athènes à l’époque classique (2007), ci-après Économie monétarisée. Voir aussi en dernier lieu J. KROLL, « What about Coinage ? », dans Athenian Empire, p. 195-209. 4. Voir par exemple ACGC, p. 71-72 ; Th. FIGUEIRA, Power of Money, p. 294. 5. Jusqu’à la découverte du trésor d’Emalı (CH 8.48), le début des frappes massives était placé vers le milieu du Ve s. Or le trésor en question a révélé que, dès la décennie 470, Athènes procéda à des frappes très abondantes. Voir S. FRIED, « The Decadrachm Hoard : An Introduction », dans I. CARRADICE (éd.), Coinage and Administration in the Athenian and Persian Empires (1987), p. 4-6. Voir infra. 6. Voir J. KROLL, loc. cit. (supra n. 3), p. 198. 7. En comptant le fragment d’Hamaxitos qui est sans nul doute un extrait du décret, pace Th. FIGUEIRA, Power of Money, p. 323. Voir H. B. MATTINGLY, « New Light on the Athenian Standard », Klio 75 (1993), p. 99-102 ; A. BRESSON, « Hamaxitos en Troade », dans J. DALAISON (éd.), Espaces et pouvoirs dans l’Antiquité. De l’Anatolie à la Gaule, Mélanges Bernard Rémy (2007), p. 149-150. 8. Depuis la publication en 1938 par Segre du fragment de Cos en lettres attiques avec sigma à trois barres. Th. FIGUEIRA, Power of Money, est aujourd’hui l’un des derniers à défendre cette datation haute. 9. Th. FIGUEIRA, ibid., propose une restitution et une interprétation différentes. Il considère que ce décret n’avait pas pour but d’interdire les frappes alliées, mais d’imposer l’usage de sa propre monnaie pour faciliter un certain nombre BCH Suppl. 53 DES CHOUETTES EN ASIE MINEURE 55 retenu la date de 449, celle supposée de la « paix de Callias », qui devint un terminus post quem pour l’arrêt des frappes monétaires des cités de l’alliance 10. Mais dans bien des cas la documentation numismatique mettait en cause la réalité de cette date couperet ; en effet plusieurs études de coins et de trésors montraient une continuité des frappes tout au long de la seconde moitié du Ve siècle 11. Il a fallu attendre les années 1960 pour que cette datation haute soit remise en cause par Harold Mattingly qui préféra défendre la datation originelle du milieu de la décennie 420 en plaçant le décret dans le contexte de politique agressive menée par Cléon au sein de l’alliance 12. Les nouvelles données épigraphiques acquises au cours de ces dernières années (en particulier l’obstacle de la chronologie haute du sigma à trois barres ayant sauté 13) confirment clairement une datation basse, que d’aucuns comme Eugène Cavaignac pousseraient jusqu’à 414/13, au moment où le tribut annuel est remplacé par l’eikostè, une taxe portuaire de 5% s’appliquant aux cités de l’alliance 14. Mais il faudrait nécessairement repousser de quelques années cette date pour qu’elle puisse cadrer avec la parodie du marchand de décrets faite dans Les Oiseaux d’Aristophane (v. 1040-41, printemps 414) 15. Par ailleurs, la découverte à Aphytis d’un nouveau fragment du décret comportant des variantes textuelles importantes, qui avaient déjà été notées à l’examen des autres fragments, a conduit Th. Figueira à postuler que ces variations étaient dues au fait qu’il n’existait pas qu’un seul et même décret mais une série de mesures prises à des moments différents, donc des versions différentes du fameux décret 16. Pour ne pas aller plus loin dans ces discussions parallèles à notre 10. 11. 12. 13. 14. 15. 16. d’opérations, en particulier le paiement du tribut dans sa propre monnaie. On ne comprend pas en quoi le paiement du tribut en chouettes aurait fait l’affaire d’Athènes, alors que les règlements en espèces étrangères devaient entraîner des frais de change tout à l’avantage de la cité attique. En revanche, on comprend mieux le bénéfice lié à l’obligation de conversion en chouettes, autre clause du décret, qui entraînait des frais de 3 ou 5% à la charge des alliés. Cf. E. S. G. ROBINSON, « The Athenian Currency Decree and the Coinages of the Allies », Commemorative Studies in Honor of Theodore Leslie Shear, Hesperia Suppl. 8 (1949), p. 324 ; Ch. SELTMAN, Greek Coins (1960), p. 146 ; G. K. JENKINS, Ancient Greek Coins (1972), p. 90 ; ACGC, p. 242, 245 ; C. G. STARR, Athenian Coinage 480-449 (1970) ; H. A. CAHN, Knidos, Die Münzen des sechsten und des fünften Jahrhunderts v. Chr. (1970). E.g. N. M. HARDWICK, «  The Coinage of Chios from the VIth to the IVth century B.C.  », dans T. HACKENS, G. MOUCHARTE (éds), Actes du XIe Congrès international de numismatique (1993), p. 216 ; K. KONUK, « The Early Coinage of Kaunos », dans Studies Price, p. 197-223. Pour une vue d’ensemble, M. SCHÖNHAMMER, « Some Thoughts on the Athenian Coinage Decree », dans T. HACKENS, G. MOUCHARTE (éds), Actes du XIe Congrès international de numismatique (1993), p. 187-191. Pour une vue d’ensemble de ces travaux, voir H. B. MATTINGLY, The Athenian Empire Restored. Epigraphic and Historical Studies (1996). Sur cette question voir dernièrement N. PAPAZARKADAS, «  Epigraphy and the Athenian Empire: Reshufling the Chronological Cards », dans Athenian Empire, p. 67-88. E. CAVAIGNAC, « Le décret dit de Klearkhos », RN (1953), p. 1-7, datation reprise et discutée par L. KALLET, Money and the Corrosion of Power in Thucydides : the Sicilian Expedition and its Aftermath (2001), p. 205 sqq. Un vendeur de décrets ordonne que la cité des Oiseaux « fasse usage des mêmes mesures, poids et décrets » qu’une cité voisine. Bien avant la publication des premiers fragments du décret, Wilamowitz avait pressenti, grâce au passage d’Aristophane, l’existence d’un tel décret, ou plus exactement « une volonté de constituer une unité (« Einheit ») dans les mesures, les poids et la monnaie entre les cités » : U. von WILAMOWITZ-MOELLENDORFF, Aus Kydathen (1880), p. 30-31. Cette identification est discutée dans Th. FIGUEIRA, Power of Money, p. 203-208. Th. FIGUEIRA, « Reconsidering the Athenian Coinage Decree », AIIN 52 (2006), p. 9-44. BCH Suppl. 53 56 Koray KONUK sujet mais néanmoins importantes pour la compréhension de ce qui va suivre, je voudrais juste ajouter que je suis personnellement convaincu que ces mesures coercitives 17 ont été promulguées dans un contexte de crise aiguë dans laquelle se trouva Athènes à la suite des échecs successifs qu’elle essuya et qui culmina avec la catastrophe sicilienne et, sur un plan économique, les Spartiates qui occupèrent Décélie en 413, bloquant ainsi l’accès d’Athènes aux ressources du Laurion. Ces mesures d’interdiction et d’imposition ne me semblent pas émaner d’une cité au faîte de sa puissance et confiante en elle, elles sont plutôt un aveu de faiblesse qui cadrerait mieux avec les derniers épisodes de la guerre du Péloponnèse, qui, d’ailleurs, furent marqués par d’autres expédients monétaires comme la fonte et la transformation en monnaie de 7 des 8 Nikés en or (408/7) et la frappe de bronzes saucés d’argent. Je suis donc partisan, et depuis fort longtemps, d’une datation basse de ces mesures cherchant à imposer, et j’oserais même dire, à soutenir la monnaie athénienne au sein de l’alliance. Il faut en effet s’interroger sur ce qui a pu conduire les Athéniens à prendre de telles mesures. Si, comme on l’a souvent répété, les chouettes étaient fortement en demande dans les cités de l’alliance, pour quelle raison aurait-on voulu en imposer l’usage ? Paradoxalement, le fameux décret, dans sa datation haute, a même été interprété a posteriori comme la preuve que les chouettes avaient circulé massivement chez les alliés d’Athènes 18. Il est maintenant acquis que nombre de cités continuèrent leurs frappes, qui étaient le plus souvent destinées à un usage local (drachmes et divisionnaires). Désormais, il n’est pas évident non plus d’établir de lien de cause à effet entre une Athènes qui aurait cherché à imposer une éventuelle politique monétaire à ses alliés et les frappes de ceux-ci. Si ces mesures concernant la monnaie, les poids et mesures sont à dater de la décennie précédant la fin de la domination athénienne, il devient pour ainsi dire impossible, dans l’état actuel de notre documentation, d’observer des modifications de comportement ou d’arrêts des frappes dans tel ou tel atelier monétaire de l’alliance. Th. Figueira tente de démontrer qu’au fur et à mesure que la production monétaire d’Athènes augmentait dans des proportions massives, le nombre de cités alliées frappant monnaie diminuait 19. Je ne suis pas convaincu par sa démonstration qui se fonde essentiellement sur des approches et des études d’ateliers qui ont été biaisées par la vision traditionnelle et la datation haute du décret sur la monnaie, les poids et mesures. Je ne doute pas un instant que, si l’existence de ce décret n’avait pas été connue, ces études numismatiques auraient abouti à des datations et même des arrangements de séries complètement différents 20. Th. Figueira en déduit naturellement que cette réduction du nombre de cités émettrices est précisément due à l’augmentation constante des chouettes en circulation. Par ailleurs, il a souvent été répété que les cités qui limitaient leurs frappes à de la menue monnaie destinée à usage local, suppléaient au manque de larges dénominations en faisant usage de tétradrachmes athéniens 21. 17. Ces mesures ont bel et bien un caractère oppresseur qui ne devait pas manquer de mécontenter les cités de l’alliance : voir à ce sujet G. LE RIDER, La naissance de la monnaie. Pratiques monétaires de l’Orient ancien (2001), p. 255. 18. Chr. FLAMENT, Monnayage en argent d’Athènes, p. 45. Infra, n. 36. 19. Th. FIGUEIRA, Power of Money, p. 21-197. 20. Cf. par exemple les synthèses « pré-décret » du Traité et de HN. 21. ACGC, p. 247 ; Chr. FLAMENT, Économie monétarisée, p. 257-258. BCH Suppl. 53 DES CHOUETTES EN ASIE MINEURE 57 Qu’en était-il de la situation en Asie Mineure ? Je vais essayer de préciser la place qu’occupaient les chouettes dans la circulation monétaire en Asie Mineure. Comme je l’ai déjà dit, l’approche traditionnelle considère que la monnaie athénienne bénéficiait d’une demande très forte au sein de la plupart des cités de l’Archè, même avant la promulgation du fameux décret. Mais en était-il vraiment ainsi ? Lorsque l’on étudie la documentation numismatique et en particulier la composition des trésors anatoliens du Ve s., l’on est frappé par le nombre très restreint de chouettes 22. Examinons d’un peu plus près la documentation numismatique. Je vais d’abord passer en revue les trésors qui nous sont connus, puis je partagerai avec vous les quelques constations que j’ai pu faire en étudiant les collections numismatiques de plusieurs musées de Turquie, en Carie les musées archéologiques de Bodrum, Milas et Aydin, en Ionie le musée archéologique d’Izmir et, à Söke, la collection de Muharrem Kayhan. I. LES TRÉSORS MONÉTAIRES MICRASIATIQUES INCLUANT DES CHOUETTES Fig. 1. – Tétradrachmes du groupe E provenant du trésor de Carie du Sud. Il serait inutile de répéter ici l’excellent travail d’inventaire de Chr. Flament 23. Je me limiterai donc à fournir pour nos besoins un tableau qui reprend les trésors répertoriés pour l’Asie Mineure au Ve s. et, le cas échéant, à apporter des compléments et des précisions. De la période menant à l’instauration de l’Archè est un trésor provenant de Carie du Sud, vraisemblablement des environs de Caunos, dont les monnaies sont majoritairement représentées. Il reste inédit, mais il a été brièvement mentionné dans un article que j’ai consacré en 2007 au monnayage d’Orou, dynaste de Carie 24. Ce trésor a été dispersé en 1998 sur le marché numismatique de Munich. Il est toutefois possible d’en 22. Phénomène déjà observé par E. S. G. ROBINSON, loc. cit. (supra n. 10), p. 340 ; M. SCHÖNHAMMER, loc. cit. (supra n. 11) et Chr. FLAMENT, Monnayage en argent d’Athènes, p. 45 ; id., Économie monétarisée, p. 254. 23. Chr. FLAMENT, Monnayage en argent d’Athènes, p. 184-197. 24. K. KONUK, « Orou, dynaste de Carie », dans P. BRUN (éd.), Scripta Anatolica. Hommages à Pierre Debord (2007), p. 103111. BCH Suppl. 53 58 Koray KONUK IGCH 1172 Chios 9+ AR ca 480 ATHÈNES Zanclé Ségeste Syracuse Bisaltes Alexandre Ier Mendé Péparéthos Égine Pseudo-Égine Abdère Acanthe Thasos Corinthe Sélymbria Panticapée Sinope Parion Cyzique Clazomènes Érythrées Éphèse Milet Chios Mylasa Caunos Cnide Indét. Carie Dynastes lyciens Phasélis Aspendos Sidé Kélendéris Mallos Soloi Chypre Sidon Tyr Cyrène Sicles perses Argent pesé 2+ tétr. IGCH 1173 Cos 5+ AR ca 480 1 tétr. IGCH 1177 Cilicie/ Pamphylie 38 AR+ ca 480 19 tétr. 1 tétr. Trésor inédit Carie du Sud 130+ AR ca 470 2+ tétr IGCH 1182 Asie Mineure occid. ca 50 AR ca 460 Plusieurs tétr. IGCH 1251 100+ AR Lycie ca 440-430 3+ tétr. IGCH 1252 Asie Mineure méridion. 32+ AR ca 430 ou ca 350? 1+ tétr., 1 didr. 5+ octodr. 1 tétr. 3 tétr. 10 stat. 1 stat. 1 octodr. 1 tétr. 1 stat. 1 dr. 1 dr. 1 stat. 1 dr. 1 dr. 1 dr. 7+ didr. 1 didr. 1 stat. 100+ stat. ca 10 dr ca 40 stat. 1 stat. 96+ stat. 1 dr. 1 stat. 1 tiers stat. 1 ob. 1 didr. 2 stat. 1 octodr. Plusieurs tétr. 1 didr. 2+ stat. 3 stat. 12 1 dbl. shek. 2 dbl. shek. 2+ tétr. 4 1 Plusieurs BCH Suppl. 53 DES CHOUETTES EN ASIE MINEURE 59 CH 1.15 Mer Noire 108+ AR ca 420 16+ tétr. 1 didr. CH 9.275 Örcünlü (Thrace orientale) 120 AR, EL ca 420 24 tétr., 4 dr. CH 8.73 Asie Mineure ca 400 Plusieurs tétr. et dr. IGCH 1255 Cilicie 1300+ AR ca 400 200 tétr. IGCH 1256 Cilicie 9+ AR ca 400 ou début du e IV s. ? 6 tétr. CH 5.15 Cilicie ca 1300 AR ca 400 300 tétr. contremarq. IGCH 1254 Selimiye / Sidé 18+ AR ca 400 1 tétr. 1 tétr. 1 octodr. 1 tétr. 1 tétr. 1 stat. 7 dr. 35 dr. 4 EL stat. 3 2 15+ stat. ca 1000 stat. 1 stat. 40+ stat. 16 1 dbl. shek. 1 shek. 2+ stat. 12+ stat. 1 stat. 10 Plusieurs + bijoux Nombreux cisaillés 2 lingots carrés BCH Suppl. 53 60 Koray KONUK reconstituer l’essentiel : une centaine de statères, d’hémistatères et de quarts de statère de Caunos ; une quinzaine de statères et d’hémidrachmes d’ateliers incertains de la Carie ; quelques drachmes de Cnide et au moins deux tétradrachmes d’Athènes du groupe E (fig. 1) 25 ; enfin, une demidouzaine d’hémistatères et quarts de statère d’un atelier carien qui sera par la suite utilisé par un dynaste carien du nom d’Orou. Sans entrer dans le détail de la chronologie de ces monnaies, on constate qu’il y a une nette concentration dans la période 490-470. Les tétradrachmes d’Athènes, par exemple, sont datés avec une certaine précision des années 485-480. Les statères de Caunos du trésor datent quant à eux de la fin de ma période I (ca 490-470). Par conséquent, la date de clôture du trésor peut être située vers 470. Outre les 14 trésors de notre tableau (fig. 2), deux trouvailles de taille requièrent une description un peu plus détaillée. Le premier et le mieux documenté est le trésor d’Elmalı (CH 8.48), mieux connu sous le nom « decadrachm hoard ». Il est, avec ses quelque 1 950 monnaies, l’un des plus gros trésors monétaires d’Asie Mineure au Ve s. Il nous intéresse ici au premier plan car il contenait 14 décadrachmes, au moins 178 tétradrachmes et 2 didrachmes athéniens. Nous avons la chance d’en connaître précisément le lieu de découverte : un champ dans le village de Bayındır, non loin de la petite ville d’Elmalı en Lycie du Nord. Cette découverte nous a appris que l’atelier d’Athènes avait produit une quantité beaucoup plus importante de chouettes au cours des décennies 470 à 460 que ce que l’on avait pu croire 26. Ainsi, on a dénombré 4 nouveaux coins de droit pour les décadrachmes et de nombreux coins inédits pour les tétradrachmes. Malgré tout, les chouettes ne représentent que 16% du poids total des monnaies du trésor. Les autres ateliers représentés vont de la ThraceMacédoine à l’Asie Mineure en passant par les îles de la mer Égée 27. Il faut noter que plus de la moitié des monnaies provient d’ateliers lyciens. La date d’enfouissement est placée vers 460. Un autre trésor impressionnant par ses effectifs est le trésor de Karkemish, qui aurait été découvert en 1995. Dans le but de brouiller les pistes, il a longtemps porté l’appellation « North of Haleppo hoard  ». Il aurait en fait été déterré par des fouilleurs clandestins près du site archéologique de Karkemish en Turquie, non loin de la frontière syrienne. Il aurait contenu quelque 3 000 monnaies dont 15 décadrachmes et plusieurs centaines de tétradrachmes athéniens ; les monnaies contenues dans ce trésor seraient datées dans une large tranche chronologique allant de 520 à 425, d’après les quelques rares indications qui ont filtré. Aucune monnaie lycienne n’est attestée, alors que de nombreuses monnaies chypriotes et phéniciennes sont décrites 28. Enfin mentionnons un trésor provenant vraisemblablement de Turquie qui aurait été découvert au début des années 1980. Il aurait contenu quelque 1400 tétradrachmes de « type standardisé » et au moins 4 tétradrachmes d’Acanthe 29. On 25. Les 2 tétradrachmes reproduits dans la fig. 1 viennent du Catalogue Giessener Münzhandlung Dieter Gorny, vente 92 (20 novembre 1998), lots 166 (17,14 g) et 167 (16,66 g). 26. Supra, n. 5. 27. Pour le détail, voir les articles publiés dans I. CARRADICE (éd.), Coinage and Administration in the Athenian and Persian Empires (1987). 28. Beaucoup d’incertitudes demeurent à propos de la composition de ce trésor. Il est discuté dans un style journalistique et pour le moins approximatif par A. BRAND, Het verboden Judas-evangelie en de schat van Carchemish (2006). 29. Ces informations fiables proviennent de numismates professionnels qui ont eu l’occasion de voir le trésor en plusieurs BCH Suppl. 53 DES CHOUETTES EN ASIE MINEURE 61 ne sait pas si ce trésor provient oui ou non des territoires de l’archè ; cependant, les effectifs élevés et la présence de tétradrachmes acanthiens indiqueraient un lieu situé à l’extérieur. Comme on le voit, le nombre de trésors micrasiatiques contenant des espèces athéniennes est très minoritaire, un peu plus d’une quinzaine (et avec des effectifs restreints) pour un total d’une soixantaine de trésors recensés pour tout le Ve siècle en Asie Mineure. Il est ensuite intéressant de constater qu’il y a presque autant de trésors pré-archè que post-archè. Le trésor le plus remarquable est bien évidemment le trésor d’Elmalı, dont la provenance est, il faut le noter, en dehors des territoires de l’Archè. Pour ce qui est de la production standardisée et massive des chouettes (après 450), il n’y a pour ainsi dire rien à se mettre sous la dent. Le trésor thrace d’Örcünlü n’est pas stricto sensu micrasiatique et IGCH 1252 n’a pas de provenance certaine, les premier éditeurs, Regling et Dressel, ayant hésité entre l’Asie Mineure et l’Égypte (avec seulement un tétradrachme et une drachme d’Athènes, ce n’est pas très important pour ce qui nous concerne) 30. En revanche CH 8.73 se signale par sa thésaurisation de type « Hacksilber » ; deux lingots d’argent associés à des chouettes et à des sicles (ce qui est déjà en soi remarquable) qui sont tous cisaillés et qui ont ainsi perdu leur valeur faciale en devenant de simples lingots d’argent. Nous sommes bien dans un contexte économique d’argent pesé. En ce qui concerne les trésors ciliciens, les dates de clôture sont problématiques et pourraient se situer plus tard ; IGCH 1256, en particulier, daterait d’après la fin de l’Archè selon A. et J. Elayi qui ont revu la chronologie des monnaies phéniciennes 31. II. LES TROUVAILLES ISOLÉES J’en viens maintenant aux visites que j’ai eu la chance d’effectuer dans trois musées archéologiques situés dans l’ancienne Carie : les musées de Bodrum, de Milas et d’Aydin. Les collections de ces musées sont bien évidemment importantes pour l’étude de la circulation locale. Dans les deux premiers, j’ai eu accès à la totalité des collections numismatiques  : à Milas, sur les quelque 700 monnaies, aucune en provenance d’Athènes. À Bodrum, sur les quelque 1 600 monnaies, 4 chouettes me sont apparues, mais malheureusement toutes les 4 étaient des faux modernes. Au musée d’Aydin, où il est vrai je n’ai eu qu’un accès limité aux inventaires du musée, pas l’ombre d’une chouette. En Ionie, au musée d’Izmir, la conservatrice des monnaies a bien voulu me dire qu’il y avait une ou deux « petites » monnaies glaucophores. Toujours en Ionie, la collection de Muharrem Kayhan de Söke au Sud d’Izmir, près de l’antique Priène, publiée dans la série SNG, qui contient des monnaies lots lors de sa dispersion sur le marché international. Une photo d’ensemble de son contenu est publiée par J. KROLL, loc. cit. (supra n. 3), p. 197. J. Kroll mentionne le lieu de découverte comme « somewhere in Turkey or Northern Greece » ; c’est la présence de tétradrachmes d’Acanthe, qui présentent une patine et une corrosion identiques à celles des pièces athéniennes, qui a pu faire croire à une provenance chalcidienne. Cependant c’est un citoyen turc qui aurait négocié la vente d’une partie importante de ce trésor et la présence de tétradrachmes acanthiens n’est pas surprenante dans les trésors anatoliens (cf. les trésors d’Elmalı et de Karkemish). 30. H. DRESSEL, K. REGLING, « Zwei Ägyptische Funde altgriechischer Silbermünzen », ZfNum 37 (1927), p. 6. 31. A. ELAYI, J. ELAYI, Trésors de monnaies phéniciennes et circulation monétaire, Ve- IVe s. av. J.C. (1993), p. 268. BCH Suppl. 53 62 Koray KONUK trouvées localement, contient une obole archaïque (vers 500), une drachme et une hémidrachme de type standardisé, ainsi qu’un tétradrachme qui semble être une frappe non officielle (imitation précoce ?) qui associe un droit post-479 à un revers pré-479 32. Son poids de 16,80 g est dans la norme, mais son style, plus que suspicieux, lui a valu d’être entaillé. La collection privée de Cafer S. Okray contient un tétradrachme archaïque d’Athènes, dont une partie a été taillée (11,89 g) et un hémiobole de type standardisé, de même qu’un diobole d’Ainos et une drachme de Thasos 33. Au total, le constat est sans appel, les trésors recensés et les trouvailles locales (musées, collections) brillent par l’absence de chouettes. Pour une monnaie que certains considèrent comme celle de l’Empire, bénéficiant d’un cours légal dans les cités de l’Archè, l’étonnement ne peut qu’être de mise. On a voulu expliquer cette discrétion de la monnaie athénienne par les mécanismes inhérents au paiement du tribut. Les chouettes auraient été utilisées par les cités de l’Archè pour le paiement du tribut à Athènes, les chouettes revenant ainsi sagement auprès de leur divinité protectrice après un vol aller et retour en Égée 34. Une première objection, qu’il serait naturel de soulever, est que nous n’avons aucune indication que le paiement du tribut était, ou devait être exclusivement (ou en grande partie) réglé en espèces athéniennes. Cela serait d’ailleurs problématique pour certaines cités de taille modeste qui ne devaient pas avoir un accès toujours aisé à ce numéraire (je songe à certaines communautés relativement isolées de Carie). On a d’ailleurs voulu interpréter les montants irréguliers du tribut payés par ces communautés cariennes et d’autres, comme la conversion d’espèces étrangères en monnaies athéniennes 35. À l’aide de calculs très savants, sans doute trop sophistiqués, on a voulu identifier ces espèces (électrum de Cyzique, sicles perses etc). Il me paraît évident que d’autres espèces avaient dû être utilisées pour régler le tribut. En revanche, en tant que numismate, ces reconstitutions me laissent perplexes. Cette approche est néanmoins utilisée par Chr. Flament qui constate que « le nombre [de ces irrégularités] se réduit considérablement au début des années 440 et n’affecte une recrudescence qu’au début des années 420 » 36. C’est l’indication pour Chr. Flament de l’intégration progressive des alliés à l’économie monétaire athénienne et, dès la fin des années 440, du versement du tribut en monnaies athéniennes par la grande majorité des membres de la Ligue. Cela refléterait une exigence de la part d’Athènes d’être payée dans sa propre monnaie entraînant une chasse à la chouette qui aurait conduit à l’adoption de mesures économiques spécifiques conférant par là même un statut privilégié à la chouette dans le marché local, ces mesures 32. K. KONUK, SNG. The Muharrem Kayhan Collection (2002), n° 38. 33. M. ARSLAN, C. LIGHTFOOT, Greek Coin Hoards in Turkey (1999), nos 846 (tétradrachme daté à tort « after 449 »), 847 (hémiobole). 34. Voir, dans le présent volume, Chr. FLAMENT, « Faut-il suivre les chouettes ? Réflexions sur la monnaie comme indicateur d’échanges à partir du cas athénien d’époque classique » et id., Économie monétarisée, p. 266. 35. Cela concerne certaines cités et communautés de Thrace, de l’Hellespont et de Carie : voir S. EDDY, « Some Irregular Amounts of Athenian Tribute », AJPh 94 (1973), p. 47-70 ; voir aussi W. E. THOMPSON, « The Carian Tribute », AS 31 (1981), p. 95-100 et Th. FIGUEIRA, Power of Money, p. 273-295. 36. Économie monétarisée, p. 259-260. BCH Suppl. 53 DES CHOUETTES EN ASIE MINEURE 63 ayant même peut-être forcé son acceptation 37. Mais une autre interprétation pour l’occurrence de ces montants irréguliers a été proposée et elle me paraît beaucoup plus convaincante, à savoir qu’ils reflètent simplement un reliquat non payé ajouté à la somme « normale », peut-être augmentée d’une pénalité de retard 38. Ainsi on aurait moins de montants irréguliers au début des années 440, période de l’hégémonie la plus forte d’Athènes qui exerçait alors un contrôle très étroit sur ces alliés et leurs paiements alors que la recrudescence des montants irréguliers au début des années 420 coïncide avec une Athènes qui perd pied et n’arrive plus à maintenir son autorité, ce qui aurait pu se traduire par des paiements moins réguliers et des retards qui étaient néanmoins comptabilisés. Un autre point dans ce débat qu’il ne faut pas perdre de vue est qu’il n’est même pas établi que le paiement du tribut se faisait exclusivement sous forme de numéraire en argent : l’utilisation d’espèces en électrum est très probable (pour Cyzique, Phocée et Mytilène entre autres) et celle de lingots de métal précieux n’est pas à exclure 39. La grande majorité des cités tributaires n’avait pas d’atelier monétaire et celles qui procédaient à des frappes ne les destinaient sans doute pas dans un premier temps au règlement du tribut (transformation en monnaie = surcoût) 40. La cité éolienne de Kymé fournit un exemple intéressant d’inadéquation totale entre paiement du tribut et monnayage. Avec un tribut de 9 et 12 talents, Kymé est de loin le plus gros contributeur du district ionien, ce qui contraste avec son monnayage qui n’est constitué que de petites monnaies d’argent d’un demi gramme à peine 41. 37. Ibid. Le paiement irrégulier de certaines communautés de Carie lors de leur tout premier versement et la régularisation de ces montants par la suite sont interprétés comme l’indication que ces communautés n’avaient pas pu réunir un nombre suffisant de monnaies athéniennes pour acquitter leur premier paiement, alors que par la suite elles auraient pris des mesures pour récolter davantage de chouettes (n. 1208). Un paiement irrégulier du premier versement pourrait être dû à la continuité qui devait exister entre le tribut versé aux Perses et aux Athéniens, le premier tribut reprenant une imposition déterminée par les Perses qui a été par la suite régularisée sous la forme d’un chiffre rond par les Athéniens. Sur cette question de la continuité des pratiques entre empires, voir en dernier lieu K. A. RAAFLAUB, « Learning from the Enemy : Athenian and Persian ‘Instruments’ of Empire », dans Athenian Empire, p. 89-124. 38. D. MERITT, H. T. WADE-GERY, M. F. MCGREGOR, The Athenian Tribute Lists I (1939), p. 450-453. 39. Concernant le paiement du tribut, un point important auquel je souscris entièrement est relevé par G. LE RIDER, op. cit. (supra n. 17), p. 256 : « Il est à présumer que les Athéniens exigeaient un poids d’argent : le fisc éliminait ainsi la perte que lui aurait fait subir l’usure des monnaies, et le talent imposé était, je n’en doute pas, le talent commercial, non le talent monétaire (moins lourd de 5%) ». Cette façon de procéder est bien adaptée au paiement en lingots d’argent. 40. L’appendice intitulé « Athenian Allies : Coinage and Tribute » dans Th. FIGUEIRA, Power of Money n’est malheureusement pas très fiable. Le classement par tranches chronologiques d’une ou deux décennies présente de sérieux problèmes, en particulier lorsque celles-ci sont basées sur d’anciennes études qui sont souvent dépassées sur le plan de la datation. Il y a également des difficultés au niveau de certaines attributions (e.g. une même série monétaire est à la fois attribuée à Mylasa et à Caunos ; voir également la note suivante). 41. Le classement de Kymé dans la catégorie « Allies ceasing minting before 478 » dans Th. FIGUEIRA, Power of Money, p. 576, est inexact et se fonde essentiellement sur des attributions douteuses qui remontent notamment à E. Babelon et B. Head. L’abondante série de divisionnaires à la tête d’aigle à laquelle je fais allusion, et qui a certainement été initiée vers le milieu du Ve s., n’est pas prise en compte dans cette catégorisation. Malheureusement les compilations très discutables de Th. Figueira sont utilisées, même si c’est avec des pincettes, par d’autres pour démontrer l’impact de l’hégémonie athénienne et des chouettes sur la production des ateliers monétaires alliés : Chr. FLAMENT, Économie monétarisée, p. 257-261. BCH Suppl. 53 64 Koray KONUK Absence de thésaurisation revient-il nécessairement à dire absence tout court  ? C’est en des termes analogues que Christopher Howgego s’était interrogé sur la discrétion des chouettes au Nord de l’Égée : « There is practically no hoard evidence to show that Athenian coin played an important role in the North Aegean at any period in the second half of the fifth century BC. One would have expected the contrary, if Athenian coin had been the only currency for a significant period. This absence of evidence may not, with total confidence, be taken as evidence of absence, but it is worrying » 42. Ce constat pourrait s’appliquer de la même façon à l’Asie Mineure côtière, cette absence est en effet inquiétante. Mais cet embarras n’est pas partagé par ceux qui affirment que ce n’est pas parce qu’une monnaie n’était pas thésaurisée, qu’elle ne circulait pas 43. Je suis prêt à accepter cet argument pour une circulation modeste et sporadique, mais pour ce que l’on décrit comme un arrivage massif et régulier de chouettes, je demeure sceptique. En ce qui me concerne, il ne me paraît pas envisageable de ne pas retrouver, même de traces résiduelles, d’une monnaie à laquelle l’on confère un rôle si important dans les territoires de l’Archè micrasiatique. Même le paiement du tribut en espèces attiques, ce qui reste hautement hypothétique, aurait dû laisser des traces beaucoup plus concrètes. Or la documentation numismatique nous donne l’image d’une monnaie qui circulait presque comme les autres espèces étrangères, ni plus ni moins 44. Un autre argument que l’on avance pour expliquer cette discrétion de la monnaie athénienne est qu’elle avait été fondue afin de fabriquer les émissions d’autres cités 45. Il est certes concevable que certaines cités aient pu y avoir recours ponctuellement lorsque le métal venait à manquer localement, mais il ne paraît pas concevable que cela puisse avoir été une pratique courante et régulière eu égard aux frais supplémentaires que cela devait nécessairement entraîner. Le prix de l’argent brut devait forcément être moins élevé que celui de l’argent monnayé. En outre, il existe quelques cas de monnaies surfrappées (Téos sur Thèbes et Égine, Mylasa sur Égine etc.), mais je ne connais aucun exemple de surfrappe micrasiatique sur une chouette. Si les chouettes avaient servi de métal pour les frappes monétaires, nous devrions en retrouver quelques-unes surfrappées. Par ailleurs, l’argument du monopole qu’aurait exercé Athènes sur la production argentifère de l’Égée doit être reconsidéré car il ne se fonde pas sur des données qui concernent le Ve siècle, mais la fin de l’époque archaïque 46. Il 42. Chr. HOWGEGO, Ancient History from Coins (1998), p. 48. 43. Cf. la contribution d’O. PICARD dans le présent volume ; Chr. FLAMENT, Économie monétarisée, p. 261. 44. Chr. FLAMENT, Monnayage en argent d’Athènes, p. 45 affirme que « plusieurs éléments disséminés dans nos sources attestent de la circulation massive des chouettes dans l’Archè ». Il donne ensuite comme exemple le fameux décret sur les monnaies, poids et mesures qui aurait imposé l’usage de sa seule monnaie aux alliés. Il est maintenant établi que ce décret doit être daté des dernières années de l’emprise d’Athènes sur ces alliés, ce qui affaiblirait considérablement l’argument de Chr. Flament qui d’ailleurs revient sur cette question en tenant compte de cet élément dans Économie monétarisée, p. 256. Bien évidemment la monnaie athénienne circulait dans l’Archè (comme le montre Chr. Flament dans son article publié dans le présent volume) mais c’est au niveau de son ampleur qu’il y a lieu de s’interroger. 45. Chr. FLAMENT, Monnayage en argent d’Athènes, p. 46. 46. Il s’agit d’une campagne d’analyses publiée dans N. H. GALE, W. GENTLER, G. A. WAGNER, « Mineral and Geographical Silver Sources of Archaic Greek Coinage », dans D. M. METCALF, W. A. ODDY (éds), Metallurgy in Numismatics I (1980), p. 3-49. Ces résultats sont utilisés dans Chr. FLAMENT, Économie monétarisée, p. 262-263 pour argumenter la réalité de ce monopole d’Athènes au Ve s. Pour notre aire géographique, même à l’époque archaïque, ce monopole ne BCH Suppl. 53 DES CHOUETTES EN ASIE MINEURE 65 me semble qu’il est méthodologiquement discutable de transposer ces résultats à un contexte plus tardif où l’approvisionnement en métal des ateliers monétaires d’Asie Mineure pouvait être différent. Ce problème est en partie lié à notre connaissance très imparfaite des mines et des réseaux d’approvisionnement en argent en Asie Mineure. Lorsque l’on considère l’énorme quantité de sicles perses frappée dans d’autres métaux que l’argent lauréotique, il ne serait pas surprenant que les émissions des ateliers micrasiatiques puissent avoir été produites, également, avec de l’argent provenant de sources diverses mais mal connues. Il en est de même pour les frappes abondantes de monnaies lyciennes. Il faudrait également s’intéresser au choix des étalons monétaires en vigueur dans les ateliers monétaires de l’Asie Mineure au Ve s. Plusieurs étalons sont utilisés et traduisent des habitudes locales et régionales qui remontent le plus souvent à l’époque archaïque 47. Dans un environnement où les chouettes auraient circulé massivement et auraient fait l’objet d’une forte demande, on s’attendrait à ce que l’étalon attique eût connu un succès analogue au sein des ateliers micrasiatiques afin de faciliter les transactions. Or il n’en est rien, l’étalon attique est pour ainsi dire inexistant, il fut seulement utilisé pour des raisons évidentes par le célèbre général athénien Thémistocle durant son exil à Magnésie du Méandre (ca 464-460) ainsi que par l’atelier de Samos pour une courte période à la fin de la guerre du Péloponnèse (412-404) 48. On pourrait justement penser que c’est sans doute cette absence de l’étalon attique dans la zone soumise à Athènes qui expliquerait le recours à un décret pour y imposer un système attique de poids et mesures. Je ne remets bien évidemment en aucun cas en cause l’arrivée en masse des chouettes dans plusieurs des territoires du Grand Roi (Égypte, Levant, Asie Mineure hors Archè). Mais je m’interroge sur l’usage et la place véritable (au-delà des formules lapidaires) des chouettes dans les échanges au niveau des cités d’Asie Mineure soumises à Athènes. Si l’on excepte les quelques cités d’importance comme Éphèse, Téos, les deux îles ioniennes Chios et Samos (non soumises au tribut) ainsi que celles qui frappèrent également de l’électrum (Phocée, Mytilène, Cyzique 49), qui sont des ateliers d’où sortirent de grosses dénominations à des rythmes plus ou moins réguliers, la plupart des autres ateliers ne frappèrent que de la menue monnaie destinée à un usage local et ponctuel. Parfois, comme c’est le cas par exemple à Clazomènes, à Érythrées, à Camiros et à Lampsaque, ces ateliers semble pas vraiment en être un sur la base de ces analyses, étant donné qu’ils ne concernent que Samos et Caunos ; pour ce dernier atelier, l’argent lauréotique était vraisemblablement obtenu non pas via les chouettes, mais les tortues d’Égine : voir K. KONUK, loc. cit. (supra n. 11), p. 221-222. Un beau projet de recherche serait de procéder à une série d’analyses de monnaies micrasiatiques pour essayer d’en caractériser le métal et ses provenances possibles ; ce n’est qu’à partir de ces résultats que l’on pourra, éventuellement, parler d’un monopole d’Athènes. 47. L’étalon éginétique, par exemple, connaît une diffusion importante dès l’époque archaïque au sein d’ateliers monétaires de la côte Sud-Ouest de l’Asie Mineure, zone dans laquelle les tortues d’Égine circulaient. 48. J. NOLLÉ, A. WENNINGER, « Themistokles und Archepolis. Eine griechische Dynastie im Perserreich und ihre Münzprägung », JNG 48/49 (1998/1999), p. 29-70 ; J. P. BARRON, The Silver Coins of Samos (1966), p. 80-84 ; ACGC, p. 333. 49. Pour ce qui est des riches émissions de Cyzique, essentiellement des statères qui ont essaimé dans la zone pontique, on a voulu établir un lien avec Athènes dont certains éléments identitaires se retrouvent dans l’iconographie des types monétaires : e.g. G. K. JENKINS, Ancient Greek Coins (1972), p. 96. BCH Suppl. 53 66 Koray KONUK pouvaient procéder à des frappes plus importantes, mais celles-ci restèrent marginales et sporadiques et ce sont les divisionnaires qui formèrent le plus gros de l’activité de ces ateliers. Il faudrait à ce stade, me semble-t-il, s’interroger également sur l’utilité réelle de produire ou d’utiliser de la grosse monnaie (comme les chouettes) dans la plupart des cités de l’Asie Mineure. En effet, les cités émettrices, dans leur grande majorité, n’étaient concernées que par un usage local de la monnaie dont le pouvoir libératoire n’avait pas à être très élevé. Un autre élément qu’il convient de prendre en compte est l’impact du prélèvement du tribut sur les réserves d’argent de ces cités. Il devait être considérable et ceci pourrait expliquer que le nombre de cités émettrices ne paraît pas augmenter entre la première et la seconde moitié du Ve s., qui, toutes proportions gardées, est un siècle assez pauvre en Asie Mineure sur le plan de la production monétaire. Il faut tenir compte également des cités et des dynastes de Lycie qui ont frappé de grandes quantités de monnaies (même si celles-ci n’ont que trop peu retenu l’attention des spécialistes) 50. Ces frappes lyciennes émanent pour la plupart d’autorités qui ne semblent pas soumises à Athènes 51. Pour résumer, il me paraît nécessaire de distinguer deux zones pour comprendre la circulation des chouettes en Asie Mineure. La première zone est celle de l’Archè, elle est côtière et elle comprend les cités qui sont soumises à Athènes et qui dans l’ensemble continuent leurs frappes sporadiques de menue monnaie destinée à des besoins ponctuels et précis (au moins jusque dans les années 420). Il me semble qu’il faudrait abandonner l’idée d’un essaimage massif des chouettes dans cette première zone. Au-delà même de la rareté des trésors de chouettes, l’absence dans cette zone de ce que j’appelle des « traces résiduelles » devrait nous forcer à adopter une vision plus modérée sur l’emprise de la monnaie attique. La seconde zone correspond à l’intérieur des terres qui sont, elles, soumises au Grand Roi et au sein desquelles les espèces circulantes sont le plus souvent considérées comme des lingots d’argent. Il semblerait que c’est dans cette seconde zone que les chouettes bénéficiaient d’une plus large circulation et, cela va de pair, d’une plus large demande 52. 50. Le trésor d’Elmalı est révélateur à ce propos. J’ai présenté un aperçu des émissions lyciennes au Ve s. lors du colloque intitulé « Trade and Finance in the Fifth Century BC Aegean World » organisé par Anja Slawisch au DAI d’Istanbul en juin 2010, dont les actes devraient être publiés prochainement. Pour donner une idée de l’importance de ces émissions, l’on dénombre plus d’une quarantaine d’autorités émettrices (villes et dynastes) pour le Ve s. 51. Les Lyciens (sans doute les Xanthiens et leurs dépendances) se voient imposer un tribut de 10 talents en 445, mais il semble que dès 440 ils ne soient plus tributaires ; cf. A. G. KEEN, Dynastic Lycia. A Political History of the Lycians and their Relations with Foreign Powers (1998), p. 232 sqq. 52. Comme le dit J. KROLL, loc. cit. (supra n. 3), p. 204 : « Such hoards, […], imply that the demand for these well-known coins outside the limits of the Athenian arche was probably stronger than it was nearer home in the Aegean basin ». BCH Suppl. 53
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